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MACHIAVEL : 1469-1527
• Homme politique et écrivain italien. Né à Florence, il fut élu en 1498 secrétaire de la seconde chancellerie de cette ville et chargé en tant que tel de missions diplomatiques. Il perdit son poste en 1512 et mena alors une existence pauvre consacrée à la rédaction de ses divers ouvrages.
• Machiavel privilégie en politique la raison d'État et pose que la fin justifie les moyens. Le prince doit écarter toute considération morale afin d'atteindre ses buts, en recourant quand cela est nécessaire à la force et à la ruse.
• Œuvre principale : Le Prince (1513, publiée en 1531).
En effet, cette créature versatile est accoutumée le plus souvent à opposer ses plus grandes forces où elle voit que la nature en déploie davantage.
Sa puissance naturelle renverse tous les humains, et sa domination n'est jamais sans violence, à moins qu'une virtù supérieure ne lui tienne tête. (...)
La multitude lui donne le nom de Toute-Puissante, parce que quiconque reçoit la vie dans ce monde éprouve tôt ou tard son empire.
Souvent elle tient les bons abattus sous ses pieds tandis qu'elle élève les méchants, et si parfois elle fait une promesse, jamais on ne la lui voit tenir. Elle renverse de fond en comble les Etats et les royaumes au gré de son caprice, et elle ravit aux justes le bien qu'elle prodigue aux pervers.
Cette déesse inconstante, cette divinité mobile place souvent ceux qui en sont indignes sur un trône où ceux qui le mériteraient n'arrivent jamais.
Elle dispose du temps au gré de sa volonté ; elle nous élève, nous renverse sans pitié, sans loi et sans raison.
Elle n'aime pas se prodiguer trop longtemps à ceux qu'elle favorise, ni laisser pour toujours les victimes au plus bas de sa roue.
Personne ne sait de qui elle est fille ni de quelle race elle est née : ce qu'il y a de certain seulement, c'est que Jupiter lui-même redoute son pouvoir.MACHIAVEL
Pour quelle raison les hommes d'à présent sont-ils moins attachés à la liberté que ceux d'autrefois : pour la même raison, je pense, qui fait que ceux d'aujourd'hui sont moins forts ; et c'est, si je ne me trompe, la différence d'éducation fondée sur la différence de religion. Notre religion en effet, nous ayant montré la vérité et le droit chemin, fait que nous estimons moins la gloire de ce monde. Les païens, au contraire, qui l'estimaient beaucoup, qui plaçaient en elle le souverain bien, mettaient dans leurs actions infiniment plus de férocité : c'est ce qu'on peut inférer de la plupart de leurs institutions, à commencer par la magnificence de leurs sacrifices, comparée à l'humilité de nos cérémonies religieuses, dont la pompe, plus flatteuse que grandiose, n'a rien de féroce ni de gaillard. Leurs cérémonies étaient non seulement pompeuses, mais on y joignait des sacrifices ensanglantés par le massacre d'une infinité d'animaux ; ce qui rendait les hommes aussi féroces aussi terribles que le spectacle qu'on leur présentait. En outre, la religion païenne ne déifiait que des hommes d'une gloire terrestre, des capitaines d'armées, des chefs de républiques. Notre religion glorifie plutôt les humbles voués à la vie contemplative que les hommes d'action. Notre religion place le bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines ; et l'autre, au contraire, le faisait consister dans la grandeur d'âme, la force du corps et dans toutes les qualités qui rendent les hommes redoutables. Si la nôtre exige quelque force d'âme, c'est plutôt celle qui fait supporter les maux que celle qui porte aux fortes actions.
Il me paraît donc que ces principes, en rendant les peuples plus débiles, les ont disposés à être plus facilement la proie des méchants. Ceux-ci ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes qui, pour aller en paradis, sont plus disposés à recevoir leurs coups qu'à les rendre. Mais si ce monde est efféminé, si le ciel parait désarmé, n'en accusons que la lâcheté de ceux qui ont interprété notre religion selon la paresse et non selon la virtù S'ils avaient considéré que cette religion nous permet d'exalter et de défendre fa patrie, ils auraient vu qu'elle nous ordonne d'aimer cette patrie, de l'honorer, et de nous rendre capables de la défendre.MACHIAVEL
On découvre aisément d'où naît cette passion d'un peuple pour la liberté. L'expérience prouve que jamais les peuples n'ont accru et leur richesse et leur puissance sauf sous un gouvernement libre. Et vraiment on ne peut voir sans admiration Athènes, délivrée de la tyrannie des Pisistratides s'élever en moins de cent ans à une telle grandeur. Mals plus merveilleuse encore est celle à laquelle s'éleva Rome après l'expulsion de ses rois. Ces progrès sont faciles à expliquer : c'est le bien général et non l'intérêt particulier qui fait la puissance d'un État ; et sans contredit on n'a vraiment en vue le bien public que dans les républiques : quoi que ce soit qui contribue à ce bien commun, on l'y réalise ; et si parfois on lèse ainsi quelques particuliers, tant de citoyens y trouvent de l'avantage qu'ils peuvent toujours passer outre à l'opposition du petit nombre des citoyens lésés.
C'est le contraire qui se passe sous le gouvernement d'un prince : le plus souvent son intérêt particulier ego en opposition avec celui de l'État. A peine un peuple libre est-il asservi, le moindre mal qui puisse lui arriver sera d'être arrêté dans ses progrès, et de ne plus accroître ses richesses ni sa puissance ; mais le plus souvent il ne va plus qu'en déclinant. Si le hasard lui donne pour tyran un homme plein de virtù, qui recule les bornes de son empire, ses conquêtes seront sans utilité pour la république, et ne seront profitables et utiles qu'à lui. Il ne nommera pas aux places des hommes de talent, lui qui les tyrannise et qui ne veut pas avoir à les craindre. Il ne soumettra pas les pays voisins pour les rendre tributaires d'un état qu'il opprime : rendre cet État puissant n'est pas ce qui lui convient ; son intérêt est de tenir chacun de ses membres isolé, et que chaque province, chaque cité, ne reconnaisse qu'un maître, lui : ainsi la patrie ne tire aucun avantage de ses conquêtes ; elles ne profitent qu'à lui seul. MACHIAVEL
Ajoutons d'ailleurs que les villes où les peuples gouvernent font d'étonnants progrès en peu de temps, et bien plus grands que celles qui vivent sous des princes. Qu'on se rappelle Rome, après l'expulsion de ses rois ; Athènes, après s'être délivrée des Pisistratides : cette différence ne peut naître que de la supériorité du gouvernement d'un peuple sur celui d'un prince. En vain m'objecterait-on ce que notre historien a dit dans l'endroit cité et ailleurs ; car si on passe en revue les hontes et les gloires respectives des princes et des peuples on verra les peuples l'emporter de loin sur les princes. Si les princes se montrent supérieurs pour créer des lois, donner une Constitution à un pays, établir une nouvelle forme de gouvernement, les peuples leur sons si supérieurs pour maintenir l'ordre établi, qu'ils ajoutent même à la gloire de leurs législateurs.
MACHIAVEL
En réfléchissant sur la marche des choses humaines j'estime que le monde demeure dans le même état où il a été de tout temps ; qu'il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal ; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées. D'après ce que nous connaissons des anciens empires, on les a tous vus déchoir les uns après les autres à mesure que s'altéraient leurs moeurs. Mais le monde était toujours le même. Il ne différait qu'en ceci : à savoir que la virtù ; qui avait commencé à fleurir en Assyrie émigra ensuite en Médie, et de là en Perse puis s'en vint loger en Italie, dans Rome, et si nul empire n'a succédé à celui de Rome pour conserver la somme de tant de biens, du moins l'a-t-on vue se partager entre celles des nations qui vivaient selon la bonne virtù Tel fut l'empire des Francs, celui des Turcs, celui du Soudan d'Égypte, aujourd'hui les peuples d'Allemagne ; et avant eux, ces fameux Arabes qui firent de si grandes choses, et conquirent le monde entier après avoir détruit l'Empire romain en Orient. Les peuples de ces différents pays, qui ont remplacé les Romains après les avoir détruits, ont possédé ou possèdent encore les qualités que l'on regrette et qu'on peut louer de juste louange. Ceux qui, nés dans ce pays louent le passé plus que le présent, peuvent bien être dans l'erreur. Mais quiconque est né en Italie et en Grèce, et qui n'est pas devenu ou ultramontain en Italie, ou Turc en Grèce, celui-là a raison de blâmer le temps présent et de louer le temps passé. Les siècles passés leur offrent des sujets d'admiration, et celui où ils vivent ne leur présente rien qui les dédommage de leur extrême misère, et de l'infamie d'un siècle où ils ne voient ni religion, ni lois, ni discipline militaire, et où règnent des vices de toute espèce, et ces vices sont d'autant plus exécrables qu'ils se montrent chez ceux qui siègent pro tribunali, qui commandent à tous, et qui veulent être adorés.MACHIAVEL
QUICONQUE compare le présent et le passé, voit que toutes les cités, tous les peuples ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions. Ainsi, il est facile, par une étude exacte et bien réfléchie du passé, de prévoir dans une république ce qui doit arriver, et alors il faut ou se servir des moyens mis en usage par les anciens, ou, n'en trouvant pas d'usités, en imaginer de nouveaux, d'après la ressemblance des événements. Mais cette étude est négligée' de la plupart des lecteurs ou bien est au-dessus de leur intelligence ; si quelqu'un d'eux est capable de tirer de pareilles conclusions, elles sont toujours ignorées de ceux qui gouvernent, et par là on voit revenir en tous temps les mêmes maux et les mêmes révolutions.MACHIAVEL
En effet, toutes les fois que les hommes sont privés de combattre par nécessité, ils combattent par ambition. Cette passion est si puissante qu'elle ne les abandonne jamais, à quelque rang qu'ils soient élevés. La raison, la voici : la nature a créé l'homme tel qu'il peut désirer tout sans pouvoir tout obtenir ; ainsi le désir étant toujours supérieur à la faculté d'acquérir, il obtient le mécontentement de celui qu'il dépossède pour n'avoir lui-même que petit contentement de sa conquête. De là naît la diversité de la Fortune humaine. Partagés entre la cupidité de conquérir davantage et la peur de perdre leur conquête, les citoyens passent des inimitiés aux guerres, et des guerres il s'ensuit la ruine de leur pays et le triomphe d'un autre.MACHIAVEL
CAPITOLO DE LA FORTUNE
A Giovanni Batista Soderini
DE quelles rimes, de quels vers pourrai-je jamais me servir pour chanter le royaume de la Fortune, et ses aventures prospères, et ses adversités,
Et pour dire comment, toute injurieuse et importune
que nous la jugions, elle rassemble tout l'univers à l'entour de son trône ?
Giovan BATTISTA, les seules blessures que tu puisses ou que tu doives redouter sont celles qui proviennent de ses coups.
En effet cette créature versatile est accoutumée le plus souvent à opposer ses plus grandes forces où elle voit que la nature en déploie davantage.
Sa puissance naturelle renverse tous les humains et sa domination n'est jamais sans violence, à moins qu'une virtù supérieure ne lui tienne tête.
Je te prie donc d'être satisfait si, après avoir examiné ces vers, tu y découvres quelque chose qui te paraisse digne de toi.
O Que cette déesse cruelle tourne un moment vers moi ses yeux inhumains, qu'elle lise ce que je vais chanter d'elle-même et de son empire
Qu'elle jette un regard sur celui qui ose la chanter telle qu'elle est.
La multitude lui donne le nom de Toute-Puissante parce que quiconque reçoit la vie dans ce monde éprouve tôt on tard son empire.
Souvent elle tient les bons abattus sous ses pieds tandis qu'elle élève les méchants, et si parfois elle fait une promesse, jamais on ne la lui voit tenir.
Elle renverse de fond en comble les États et les royaumes au gré de son caprice, et elle ravit aux justes le bien qu'elle prodigue aux pervers.
Cette déesse inconstante, cette divinité mobile place souvent ceux qui en sont indignes sur un trône où ceux qui le mériteraient n'arrivent jamais.
Elle dispose du temps au gré de sa volonté ; elle nous élève, nous renverse sans pitié, sans loi et sans raison.
Elle n'aime pas se prodiguer trop longtemps à ceux qu'elle favorise, ni laisser pour toujours les victimes au plus bas de sa roue.
Personne ne sait de qui elle est fille ni de quelle race elle est née ce qu'il y a de certain seulement, c'es~ que Jupiter lui-même redoute son pouvoir.
Son palais est une demeure ouverte de tous côtés et dont elle n'interdit l'entrée à personne, mais la sortie n'en est point également certaine.
Tout l'univers se rassemble à l'entour désireux de voir des choses nouvelles et tout entier en proie à son ambition et à ses convoitises.
Elle demeure au sommet de ce palais, et jamais elle ne refuse à personne de se montrer à sa vue ; mais en un clin d'oeil elle change d'aspect et de figure.
Cette antique magicienne a deux visages, l'un farouche, l'autre riant ; et tandis qu'elle tourne, tantôt elle ne vous voit pas, tantôt elle vous menace, tantôt elle vous invite.
Elle écoute avec bienveillance tous ceux qui veulent entrer ; mais elle se fiche ensuite contre eux lorsqu'ils veulent sortir, et souvent même elle leur a barré le passage.
Dans l'intérieur on est entraîné par le mouvement d'autant de roues qu'il y a de degrés différents pour monter aux objets sur lesquels chacun a jeté ses vues.
Les soupirs, les blasphèmes, les injures sont les seuls accents que l'on entende sortir de la bouche de tous les êtres que la Fortune a réunis autour de son trône ;
Et plus ils sont comblés de richesses et de puissance, plus on les voit manifester d'humeur, tant ils sont peu reconnaissants de ses faveurs.
En effet, c'est à elle qu'on impute tous les malheurs qui nous accablent ; tandis que si un mortel éprouve quelque bonheur, il s'imagine ne le tenir que de son propre mérite.
Au milieu de cette foule diverse et toujours nouvelle de serfs que renferme sa cour, c'est l'audace et la jeunesse qui obtiennent le plus de succès.
On y voit la Crainte sans cesse courbée vers la terre et si remplie de soupçons et de doutes qu'elle ne sait absolument rien. A ses côtés le Repentir et l'Envie lui font une guerre continuelle.
L'Occasion est la seule qui s'amuse dans ce lieu ; et l'on voit cette naïve enfant courir rieuse, échevelée, à l'entour de toutes ces roues.
Elles tournent sans cesse nuit et jour parce que le ciel, aux décrets duquel rien ne résiste, veut que l'Oisiveté et la Nécessité les suivent sans cesse.
L'une répare le monde, l'autre le ravage ; et l'on voit à chaque instant et à chaque pas combien vaut la Patience et combien elle suffit.
Les riches et les puissants jouissent en toute hâte de l'Usure et de la Fraude ; au milieu de ces deux compagnes on voit la Libéralité, en loques et rompue.
Au-dessus des portes, qui, comme je l'ai dit, ne sont jamais fermées, on voit assis le Hasard et le Destin, privés d'yeux et d'oreilles.
La Puissance, la Gloire, la Richesse, la Santé sont offertes pour récompenses ; pour châtiments la Servitude, l'Infamie, la Maladie, et la Pauvreté.
C'est avec cette dernière famille que la Fortune manifeste son courroux à ceux auxquels elle en veut ; elle présente elle-même l'autre à ceux qui ont obtenu son amour.
Parmi la foule qui emplit sans cesse cette demeure celui-là est le plus sage qui choisit sa roue conformément aux vues de la souveraine ;
Car, selon que l'inclination qui a déterminé votre choix s'accorde avec la sienne, elle est la source de votre félicité ou de votre malheur.
Ce n'est pas toutefois qu'il faille vous fier à elle ni vous imaginer que vous puissiez éviter sa cruelle morsure et ses coups imprévus et terribles ;
Car au moment même où vous êtes porté sur le sommet d'une roue heureuse et favorable, elle rétrograde.
Comme vous ne pouvez changer votre personne ni vous dérober aux décrets dont le ciel a fait votre partage, la Fortune vous abandonne au milieu du chemin.
Si cela était bien connu et bien compris, celui-là serait toujours heureux qui pourrait sauter de roue en roue.
Mais comme cette faculté nous a été refusée par la vertu secrète qui nous gouverne, notre sort change avec le cours de notre roue.
Rien dans ce monde n'est éternel : ainsi le veut la Fortune, qui se divertit de la sorte afin que son pouvoir se manifeste avec plus d'éclat.
Ainsi donc il faut tâcher de la choisir pour notre étoile, et, autant qu'il dépend de nous, nous accommoder sans cesse à ses caprices.
Au-dedans et au-dehors on voit son palais orné de peintures, où sont représentés les triomphes dont elle s 'honore le plus.
Dans le premier lieu on aperçoit comment autrefois tout l'univers fut soumis et courbé sous le joug de l'Egypte
Comment elle le tint longtemps assujetti dans une longue paix, et comment c'est là qu'on décrivit les merveilles de la nature.
On voit comment elle fit ensuite monter les Assyriens à la suprême domination, quand elle ne voulut plus que l'Égypte régnât davantage ;
Puis, comment elle se tourna toute joyeuse vers les Mèdes, puis des Mèdes aux Perses, et comment elle orna le front des Grecs de la gloire qu'elle enlevait à ces derniers.
C'est là que l'on aperçoit tour à tour subjuguées Memphis, Thèbes Babylone, Troie, Carthage, Jérusalem, Athènes, Sparte et Rome.
Ces cités montrent jusqu'à quel point elles furent belles, glorieuses, riches et puissantes, et comment à la fin la Fortune en fit la proie de leurs ennemis.
C'est là qu'on voit les faits immortels de l'empire romain, et comment il écrasa l'univers entier sous le poids de ses ruines.
Semblable à un torrent rapide qui s'enorgueillit, fracasse tout ce qu'il rencontre partout où il s'élance,
Élevant le terrain d'un côté, l'abaissant de l'autre, changeant ses rivages, son lit, son cours, et faisant trembler la terre partout où il passe :
Ainsi la Fortune, dans sa course impétueuse, va changeant, tantôt ici, et tantôt là, la face de ce monde.
Si ensuite vous portez plus loin votre regard, vous apercevez les portraits d'Alexandre et de César parmi ceux des mortels qui furent heureux pendant leur vie.
Il est facile de voir par leur image combien elle aime et choie ceux qui l'attaquent, qui la bousculent, qui la talonnent sans relâche.
Et toutefois le premier ne put aborder au port qu'il désirait, et l'autre, percé de nombreuses blessures, fut immolé aux mânes de son ennemi.
Plus loin on aperçoit cette foule innombrable d'ambitieux que la déesse n'a fait monter au plus haut rang que pour les en précipiter avec plus d'éclat.
C'est là qu'on voit Cyrus et Pompée, captifs, abattus et rompus, après avoir été portés jusqu'au ciel par la Fortune.
Si vous avez jamais vu quelque part comment un aigle s'élance dans les profondeurs des cieux, chassé par la faim et par le jeûne,
Et comme il emporte dans son vol rapide une tortue afin de la briser en la laissant tomber et de pouvoir se rassasier ainsi de cette chair sans vie
Pareillement la Fortune élève un mortel jusqu'au faîte, non pas pour l'y maintenir, mais pour qu'il en tombe, et qu'elle s'en rie, et qu'il en pleure.
On aperçoit encore les images de ceux qui du plus bas se sont élevés à la grandeur, et les vicissitudes de leur vie.
C'est là qu'on voit comment elle a tourmenté et Cicéron et Marins, et combien de fois elle a tranché ou renforcé les cornes brillantes de leur gloire.
On y voit enfin que de tout temps les heureux ont été peu nombreux et que ces heureux-là sont ceux qui sont morts avant que leur roue fît marche arrière, ou poursuivant son cours, les eut portés en bas.
MACHIAVEL
CAPITOLO DE L'OCCASION
A FILIPPO NERLI
QUI es-tu, toi qui ne parais pas une mortelle, tant le ciel t'a ornée et comblée de ses grâces ? Pourquoi ne te reposes-tu point ? Pourquoi as-tu des ailes à tes pieds ?
« Je suis l'Occasion ; et bien peu me connaissent : et ce pourquoi je ne cesse de m'agiter, c'est que toujours je tiens un pied sur une roue.
« Il n'y a point de vol si rapide qui égale ma course ; et je ne garde des ailes à mes pieds que pour éblouir les hommes au passage.
« Je ramène devant moi tous mes cheveux flottants, et je dérobe sous eux ma gorge et mon visage pour qu'ils ne me reconnaissent pas quand je me présente.
« Derrière ma tête, pas un cheveu ne flotte, et celui qui m'aurait laissée passer, ou devant lequel je me serais détournée, se fatiguerait en vain à me rattraper. »
-Dis-moi : Qui est celui qui marche sur tes pas ? -C'est le Repentir. Ainsi, fais-y bien attention : celui qui ne sait m'attraper, ne garde que regret.
« Toi-même, tandis que tu perds ton temps à me parler, livré tout entier à tes vaines pensées, tu ne t'aperçois pas malheureux, et tu ne sens pas que je t'ai déjà glissé des mains. »
CAPITOLO DE LA FORTUNE
A Giovanni Batista Soderini
DF quelles rimes, de quels vers pourrai-je jamais me servir pour chanter le royaume de la Fortune, et ses aventures prospères, et ses adversités,
Et pour dire comment, toute injurieuse et importune
que nous la jugions, elle rassemble tout l'univers à l'entour de son trône ?
Giovan BATTISTA, les seules blessures que tu puisses ou que tu doives redouter sont celles qui proviennent de ses coups.
En effet cette créature versatile est accoutumée le plus souvent à opposer ses plus grandes forces où elle voit que la n~ture en déploie davantage.
Sa puissance naturelle renverse tous les humains et sa domination n'est jamais sans violence, à moins qu'une virtù supérieure ne lui tienne tête.
Je te prie donc d'être satisfait si, après avoir examiné ces vers, tu y découvres quelque chose qui te paraisse digne de toi.
O Que cette déesse cruelle tourne un moment vers moi ses yeux inhumains, qu'elle lise ce que je vais chanter d'elle-même et de son empire
Qu'elle jette un regard sur celui qui ose la chanter telle qu'elle est.
La multitude lui donne le nom de Toute-Puissante parce que quiconque reçoit la vie dans ce monde éprouve tôt on tard son empire.
Souvent elle tient les bons abattus sous ses pieds tandis qu'elle élève les méchants, et si parfois elle fait une promesse, jamais on ne la lui voit tenir.
Elle renverse de fond en comble les États et les royaumes au gré de son caprice, et elle ravit aux justes le bien qu'elle prodigue aux pervers.
Cette déesse inconstante, cette divinité mobile place souvent ceux qui en sont indignes sur un trône où ceux qui le mériteraient n'arrivent jamais.
Elle dispose du temps au gré de sa volonté ; elle nous élève, nous renverse sans pitié, sans loi et sans raison.
Elle n'aime pas se prodiguer trop longtemps à ceux qu'elle favorise, ni laisser pour toujours les victimes au plus bas de sa roue.
Personne ne sait de qui elle est fille ni de quelle race elle est née ce qu'il y a de certain seulement, c'es~ que Jupiter lui-même redoute son pouvoir.
Son palais e~t une demeure ouverte de tous côtés et dont elle n'interdit l'entrée à personne, mais la sortie n'en est point également certaine.
Tout l'univers se rassemble à l'entour désireux de voir des choses nouvelles et tout entier en proie à son ambition et à ses convoitises.
Elle demeure au sommet de ce palais, et jamais elle ne refuse à personne de se montrer à sa vue ; mais en un clin d'oeil elle change d'aspect et de figure.
Cette antique magicienne a deux visages, I'un farouche, l'autre riant ; et tandis qu'elle tourne, tantôt elle ne vous voit pas, tantôt elle vous menace, tantôt elle vous invite.
Elle écoute avec bienveillance tous ceux qui veulent entrer ; mais elle se fiche ensuite contre eux lorsqu'ils veulent sortir, et souvent même elle leur a barré le passage.
Dans l'intérieur on est entraîné par le mouvement d'autant de roues qu'il y a de degrés différents pour monter aux objets sur lesquels chacun a jeté ses vues.
Les soupirs, les blasphèmes, les injures sont les seuls accents que l'on entende sortir de la bouche de tous les êtres que la Fortune a réunis autour de son trône ;
Et plus ils sont comblés de richesses et de puissance, plus on les voit manifester d'humeur, tant ils sont peu reconnaissants de ses faveurs.
En effet, c'est à elle qu'on impute tous les malheurs qui nous accablent ; tandis que si un mortel éprouve quelque bonheur, il s'imagine ne le tenir que de son propre mérite.
Au milieu de cette foule diverse et toujours nouvelle de serfs que renferme sa cour, c'est l'audace et la jeunesse qui obtiennent le plus de succès.
On y voit la Crainte sans cesse courbée vers la terre et si remplie de soupçons et de doutes qu'elle ne sait absolument rien. A ses côtés le Repentir et l'Envie lui font une guerre continuelle.
L'Occasion est la seule qui s'amuse dans ce lieu ; et l'on voit cette naïve enfant courir rieuse, échevelée, à l'entour de toutes ces roues.
Elles tournent sans cesse nuit et jour parce que le ciel, aux décrets duquel rien ne résiste, veut que l'Oisiveté et la Nécessité les suivent sans cesse.
L'une répare le monde, l'autre le ravage ; et l'on voit à chaque instant et à chaque pas combien vaut la Patience et combien elle suffit.
Les riches et les puissants jouissent en toute hâte de l'Usure et de la Fraude ; au milieu de ces deux compagnes on voit la Libéralité, en loques et rompue.
Au-dessus des portes, qui, comme je l'ai dit, ne sont jamais fermées, on voit assis le Hasard et le Destin, privés d'yeux et d'oreilles.
La Puissance, la Gloire, la Richesse, la Santé sont offertes pour récompenses ; pour châtiments la Servitude, l'Infamie, la Maladie, et la Pauvreté.
C'est avec cette dernière famille que la Fortune manifeste son courroux à ceux auxquels elle en veut
elle présente elle-même l'autre à ceux qui ont obtenu son amour.
Parmi la foule qui emplit sans cesse cette demeure celui-là est le plus sage qui choisit sa roue conformément aux vues de la souveraine ;
Car, selon que l'inclination qui a déterminé votre choix s'accorde avec la sienne, elle est la source de votre félicité ou de votre malheur.
Ce n'est pas toutefois qu'il faille vous fier à elle ni vous imaginer que vous puissiez éviter sa cruelle morsure et ses coups imprévus et terribles ;
Car au moment même où vous êtes porté sur le sommet d'une roue heureuse et favorable, elle rétrograde.
Comme vous ne pouvez changer votre personne ni vous dérober aux décrets dont le ciel a fait votre partage, la Fortune vous abandonne au milieu du chemin.
Si cela était bien connu et bien compris, celui-là serait toujours heureux qui pourrait sauter de roue en roue.
Mais comme cette faculté nous a été refusée par la vertu secrète qui nous gouverne, notre sort change avec le cours de notre roue.
Rien dans ce monde n'est éternel : ainsi le veut la Fortune, qui se divertit de la sorte afin que son pouvoir se manifeste avec plus d'éclat.
Ainsi donc il faut tâcher de la choisir pour notre étoile, et, autant qu'il dépend de nous, nous accommoder sans cesse à ses caprices.
Au-dedans et au-dehors on voit son palais orné de peintures, où sont représentés les triomphes dont elle s 'honore le plus.
Dans le premier lieu on aperçoit comment autrefois tout l'univers fut soumis et courbé sous le joug de l'Egypte
Comment elle le tint longtemps assujetti dans une longue paix, et comment c'est là qu'on décrivit les merveilles de la nature.
On voit comment elle fit ensuite monter les Assyriens à la suprême domination, quand elle ne voulut plus que l'Égypte régnât davantage ;
Puis, comment elle se tourna toute joyeuse vers les Mèdes, puis des Mèdes aux Perses, et comment elle orna le front des Grecs de la gloire qu'elle enlevait à ces derniers.
C'est là que l'on aperçoit tour à tour subjuguées Memphis, Thèbes Babylone, Troie, Carthage, Jérusalem, Athènes, Sparte et Rome.
Ces cités montrent jusqu'à quel point elles furent belles, glorieuses, riches et puissantes, et comment à la fin la Fortune en fit la proie de leurs ennemis.
C'es^t là qu'on voit les faits immortels de l'empire romain, et comment il écrasa l'univers entier sous le poids de ses ruines.
Semblable à un torrent rapide qui s'enorgueillit, fracasse tout ce qu'il rencontre partout où il s'élance,
Élevant le terrain d'un côté, l'abaissant de l'autre, changeant ses rivages, son lit, son cours, et faisant trembler la terre partout où il passe :
Ainsi la Fortune, dans sa course impétueuse, va changeant, tantôt ici, et tantôt là, la face de ce monde.
Si ensuite vous portez plus loin votre regard, vous apercevez les portraits d'Alexandre et de César parmi ceux des mortels qui furent heureux pendant leur vie.
Il est facile de voir par leur image combien elle aime et choie ceux qui l'attaquent, qui la bousculent, qui la talonnent sans relâche.
Et toutefois le premier ne put aborder au port qu'il désirait, et l'autre, percé de nombreuses blessures, fut immolé aux mânes de son ennemi.
Plus loin on aperçoit cette foule innombrable d'ambitieux que la déesse n'a fait monter au plus haut rang que pour les en précipiter avec plus d'éclat.
C'est là qu'on voit Cyrus et Pompée, captifs, abattus
et rompus, après avoir été portés jusqu'au ciel par la Fortune.
Si vous avez jamais vu quelque part comment un aigle s'élance dans les profondeurs des cieux, chassé par la faim et par le jeûne,
Et comme il emporte dans son vol rapide une tortue afin de la briser en la laissant tomber et de pouvoir se rassasier ainsi de cette chair sans vie
Pareillement la Fortune élève un mortel jusqu'au faîte, non pas pour l'y maintenir, mais pour qu'il en tombe, et qu'elle s'en rie, et qu'il en pleure.
On aperçoit encore les images de ceux qui du plus bas se sont élevés à la grandeur, et les vicissitudes de leur vie.
C'est là qu'on voit comment elle a tourmenté et Cicéron et Marins, et combien de fois elle a tranché ou renforcé les cornes brillantes de leur gloire.
On y voit enfin que de tout temps les heureux ont été peu nombreux et que ces heureux-là sont ceux qui sont morts avant que leur roue fît marche arrière, ou poursuivant son cours, les eut portés en bas.
MACHIAVEL
Qu'un fondateur de république, comme Romulus, mette à mort son frère, qu'il consente ensuite au meurtre de Titus Tatius, associé par lui à la royauté ; ces deux traits, aux yeux de bien des gens, passeront pour être d'un mauvais exemple : il semblerait convenu que les citoyens peuvent, à en juger d'après la conduite de leur prince, par ambition ou désir de commander, se défaire de leurs rivaux.
Cette opinion serait fondée si l'on ne considérait la fin que se proposait Romulus par cet homicide.
Il faut établir comme règle générale que jamais, ou bien rarement du moins, on n'a vu une république ni une monarchie être bien constituées dès l'origine ou totalement reformées depuis, si ce n'est par un seul individu ; Il lui est même nécessaire que celui qui a conçu le plan fournisse lui seul les moyens d'exécution.
Ainsi, un habile législateur qui entend servir l'intérêt commun et celui de la patrie plutôt que le sien propre et celui de ses héritiers, doit employer toute son industrie pour attirer à soi tout le pouvoir. Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu'un pour avoir usé d'un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est a désirer, c'est que si le fait l'accuse, le résultat l'excuse ; si le résultat est bon, il est acquitté ; tel est le cas de Romulus. Ce n'est pas la violence qui restaure, mais la violence qui ruine qu'il faut condamner. Le législateur aura assez de sagesse et de vertu pour ne pas léguer à autrui l'autorité qu'il a prise en main : les hommes étant plus enclins au mal qu'au bien, son successeur pourrait bien mésuser de l'autorité dont pour sa part il aura bien usé ; d'ailleurs un seul homme est bien capable de constituer un État, mais bien courte serait la durée et de l'État et de ses lois si l'exécution en était remise aux mains d'un seul ; le moyen de l'assurer, c'est de la confier aux soins et à la garde de plusieurs. En effet autant une assemblée est peu propre à bien fonder un État, vu la diversité des avis sur ce qui est le bien de cet État, autant, ce bien une fois connu, est-elle unanime à ne pas le laisser échapper. (1) MACHIAVEL
Les lois civiles ne sont, en effet, que des sentences données par leurs jurisconsultes, qui réduites en principes, dirigent dans leurs jugements nos jurisconsultes modernes. La médecine non plus n'est autre chose que l'expérience de médecins anciens prise pour guide par leurs successeurs. Et cependant, pour fonder une république, maintenir des États, pour gouverner un royaume, organiser une armée, conduire une guerre, dispenser la justice, accroître son empire, on ne trouve ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyen, qui ait recours aux exemples de l'Antiquité. Cette négligence est moins due encore à l'état de faiblesse où nous ont réduits les vices de notre éducation actuelle, qu'aux maux causés par cette paresse orgueilleuse qui règne dans la plupart des États chrétiens, qu'au défaut d'une véritable connaissance de l'histoire, de la lecture de laquelle on ne sait plus retirer le fruit ni goûter la saveur qu'elle contient. Aussi la plupart de ceux qui la lisent s'arrêtent-ils au seul plaisir que leur cause la variété d'événements qu'elle présente ; il ne leur vient pas seulement en pensée d'en imiter les belles actions cette imitation leur paraît non seulement difficile, mais même impossible, comme si le ciel, le soleil, les éléments et les hommes eussent changé d'ordre, de mouvement et de puissance, et fussent différents de ce qu'ils étaient autrefois.MACHIAVEL
Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (et l'histoire est remplie d'exemples qui les appuient) s'accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion. Si ce penchant demeure caché pour un temps, il faut l'attribuer à quelque raison qu'on ne connaît point, et croire qu'il n'a pas eu l'occasion de se montrer ; mais le temps qui, comme on dit, est le père de toute vérité, le met ensuite au grand jour.
Après l'expulsion des Tarquins, la plus grande union paraissait régner entre le Sénat et le peuple. Les nobles semblaient avoir déposé tout leur orgueil et pris des manières populaires, qui les rendaient supportables même aux derniers des citoyens. Ils jouèrent ce rôle et on n'en devina pas le motif tant que vécurent les Tarquins. La noblesse, qui redoutait ceux-ci, et qui craignait également que le peuple maltraité ne se rangeât de leur parti, se comportait envers lui avec humanité. Mais quand la mort des Tarquins les eut délivrés de cette crainte, ils gardèrent d'autant moins de mesure avec le peuple qu'ils s'étaient plus longtemps contenus, et ils ne laissèrent échapper aucune occasion de le frapper. C'est une preuve de ce que nous avons avancé que les hommes ne font le bien que forcément, mais que dès qu'ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent de porter partout la turbulence et le désordre.
C'est ce qui a fait dire que la pauvreté et le besoin rendent les hommes industrieux et que les lois font les gens ne bien. Là où le bien vient à régner naturellement et sans la loi, on peut se passer de loi ; mais dès que viennent à expirer les moeurs de l'âge d'or, la loi devient nécessaire.MACHIAVEL
M'étant proposé de déterminer l'espèce de gouvernement établi à Rome, et de parler des événements qui le conduisirent à sa perfection, je dois d'abord faire observer que la plupart de ceux qui ont écrit sur la politique distinguent trois sortes de gouvernements - Principauté, Optimates, Gouvernement populaire - et que les législateurs d'un peuple doivent choisir entre ces formes celle qu'il leur paraît le plus convenable d'employer.
D'autres auteurs, plus sages selon l'opinion de bien des gens, comptent six espèces de gouvernements, dont trois mauvais, et trois qui sont bons en eux-mêmes, mais si sujets à se corrompre qu'ils deviennent tout à fait mauvais. Les trois bons sont ceux que nous venons de nommer. Les trois mauvais ne sont que des dépendances et des dégradations des trois autres, et chacun d'eux ressemble tellement à celui auquel il correspond qu'on passe facilement de l'un à l'autre. Ainsi le principat devient tyrannie, le gouvernement des meilleurs dégénère en oppression de quelques-uns et le gouvernement populaire se résout en pure licence. En sorte qu'un législateur qui donne à l'État qu'il fonde un de ces trois gouvernements le constitue pour peu de temps ; car nulle précaution ne peut empêcher que chacune de ces espèces réputées bonnes, quelle qu'elle soit, ne dégénère dans son espèce correspondante : tant en pareille matière bien et mal peuvent avoir de similitude.
Le hasard a donné naissance à toutes les espèces de gouvernements parmi les hommes. Les premiers habitants furent peu nombreux, et vécurent pendant un temps dispersés à la manière des bêtes. Le genre humain venant à s'accroître, on sentit le besoin de se réunir, de se défendre ; pour mieux parvenir à ce dernier but, on choisit le plus fort, le plus courageux ; les autres le mirent à leur tête, et promirent de lui obéir. À l'époque de leur réunion en société, on commença à connaître ce qui est bon et honnête, et à le distinguer de ce qui est vicieux et mauvais. On vit un homme nuire à son bienfaiteur. Deux sentiments s'élevèrent à l'instant dans tous les coeurs : la haine pour l'ingrat, l'amour pour l'homme bienfaisant. On blâma le premier, et on honora d'autant plus ceux qui au contraire, se montrèrent reconnaissants, que chacun d'eux sentit qu'il pouvait éprouver pareille injure. Pour prévenir de pareils maux, les hommes se déterminèrent à faire des lois, et à ordonner des punitions pour qui y contreviendrait. Telle fut l'origine de la justice.
À peine fut-elle connue qu'elle influa sur le choix du chef à nommer. On ne s'adressa dès lors ni au plus fort, ni au plus brave, mais au plus sage et au plus juste. Puis, comme la souveraineté devint héréditaire et non élective, les enfants commencèrent à dégénérer de leurs pères. Loin de chercher à les égaler en vertus, ils ne firent consister l'état de prince qu'à se distinguer par le luxe, la mollesse et le raffinement de tous les plaisirs. Aussi bientôt le prince s'attira la haine commune. Objet de haine, il éprouva de la crainte, la crainte lui dicta les précautions et l'offense. et l'on vit s'élever la tyrannie. Tels furent les commencements et les causes des désordres, des conspirations, des complots contre les princes. Ils ne furent pas ourdis par les âmes faibles et timides, mais par ceux des citoyens qui, surpassant les autres en grandeur d'âme, en richesse en courage, se sentaient plus vivement blessés de leurs outrages et de leurs excès.
Sous des chefs aussi puissants, la multitude s'arma contre le tyran, et après s'en être défaite, elle se soumit à ses libérateurs. Ceux-ci, abhorrant jusqu'au nom de prince, constituèrent eux-mêmes le gouvernement nouveau. Dans le commencement, ayant sans cesse présent le souvenir de l'ancienne tyrannie, on les vit, fidèles observateurs des lois qu'ils avaient établies, préférer le bien public à leur propre intérêt, administrer, protéger avec le plus grand soin et la république et les particuliers. Les enfants succédèrent à leurs pères ; ne connaissant pas les changements de la fortune n'ayant jamais éprouvé ses revers, souvent choqués de cette égalité qui doit régner entre citoyens, on les vit se livrer à la rapine, à l'ambition, au rapt des femmes et, pour satisfaire leurs passions, employer même la violence.
Ils firent bientôt dégénérer le gouvernement des meilleurs en une tyrannie du petit nombre. Ces nouveaux tyrans éprouvèrent bientôt le sort du premier. Le peuple, dégoûté de leur gouvernement, fut aux ordres de quiconque voulut les attaquer, et ces dispositions produisirent bientôt un vengeur qui fut assez bien secondé pour les détruire.
Le souvenir du prince et des maux qu'il avait causés était encore trop récent pour qu'on cherchât à le rétablir. Ainsi donc, quoiqu'on eût renversé l'oligarchie, on ne voulut pas retourner sous le gouvernement d'un seul. On se détermina pour le gouvernement populaire, et par là on empêcha l'autorité de tomber entre les mains d'un prince ou d'un petit nombre de grands. Tous les gouvernements, en commençant, ont quelque retenue ; aussi l'État populaire se maintenait-il pendant un temps qui ne fut jamais très long et qui durait ordinairement à peu près autant que la génération qui l'avait établi. On en vint bientôt à une espèce de licence où l'on blessait également et le public et les particuliers. Chaque individu ne consultant que ses passions, il se commettait tous les jours mille injustices. Enfin, pressé par la nécessité, ou dirigé par les conseils d'un homme de bien, le peuple chercha les moyens d'échapper à cette licence. Il crut les trouver en revenant au gouvernement d'un seul ; et, de celui-ci, on revint encore à la licence, en passant par tous les degrés que l'on avait suivis, et de la même manière et pour les mêmes causes que nous avons indiquées.
Tel est le cercle que sont destinés à parcourir tous les États. Rarement, il est vrai, les voit-on revenir aux mêmes formes de gouvernement, mais cela vient de ce que leur durée n'est pas assez longue pour qu'ils puissent subir plusieurs fois ces changements avant d'être renversés. Les divers maux dont ils sont travaillés les fatiguent, leur ôtent progressivement la force et la sagesse, et les asservissent bien vite à un État voisin, dont la Constitution se trouve plus saine. Mais s'ils parvenaient à éviter ce danger, on les verrait tourner a l'infini dans ce même cercle de révolutions.
Je dis donc que toutes ces espèces de gouvernements sont défectueuses. Ceux que nous avons qualifiés de bons durent trop peu. La nature des autres est d'être mauvais. Ainsi les législateurs prudents, ayant connu les vices de chacun de ces modes pris séparément' en ont choisi un qui participât de tous les autres, et l'ont jugé plus solide et plus stable. En effet, quand, dans la même Constitution, vous réunissez un prince, des grands et la puissance du peuple, chacun de ces trois pouvoirs surveille les autres.
MACHIAVEL
(....)les hommes travaillant ou par nécessité ou par choix, on observe que la vertu est la plus forte là où le choix a le moins joué ; il y a donc lieu de considérer s'il ne vaut pas mieux préférer, pour la fondation d'une ville, des lieux stériles où les hommes, forcés à être laborieux, moins adonnés au repos, fussent plus unis et moins exposés, par la pauvreté du pays, à des occasions de discorde ? Telle a été Raguse, et plusieurs autres villes bâties sur un sol ingrat. La préférence donnée à un pareil site serait sans doute et plus utile et plus sage, si tous les autres hommes, contents de ce qu'ils possèdent entre eux ne désiraient pas commander à d'autres. Or, comme on ne se peut détendre de leur ambition que par la puissance, il est nécessaire dans la fondation d'une ville d'éviter cette sorte de pays ; il faut, au contraire, se placer dans les lieux où la fertilité donne des moyens de s'agrandir, et de prendre des forces pour repousser quiconque voudrait attaquer, et pour anéantir qui voudrait s'opposer à notre accroissement de puissance.
Quant à l'oisiveté que la richesse d'un pays tend à développer c'est aux lois à plier ses habitants aux travaux auxquels l'âpreté du site ne les contraindrait pas. Il faut imiter ces législateurs habiles et prudents qui ont habité des pays très agréables, très fertiles, et plus capables d'amollir les âmes que de les rendre propres à la véritable virtù. Aux douceurs et à la mollesse du climat, ils ont opposé, pour leurs guerriers, par exemple, la rigueur d'une discipline sévère et des exercices pénibles, de manière que ceux-ci sont devenus meilleurs soldats que la nature n'en fait naître même dans les lieux les plus âpres et les plus stériles. Parmi ces législateurs, on peut citer les fondateurs du royaume d'Égypte.MACHIAVEL
Un prince doit s'efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de fidélité à ses engagements, et de justice ; il doit avoir toutes ces bonnes qualités mais rester assez maître de soi pour en déployer de contraires, lorsque cela est expédient. Je pose en fait qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut exercer impunément toutes les vertus, parce que l'intérêt de sa conservation l'oblige souvent à violer les lois de l'humanité, de la charité et de la religion. Il doit être d'un caractère facile à se plier aux différentes circonstances dans lesquelles il peut se trouver. En un mot, il lui est aussi utile de persévérer dans le bien, lorsqu'il n'y trouve aucun inconvénient, que de savoir en dévier, lorsque les circonstances l'exigent. Il doit surtout s'étudier à ne rien dire qui ne respire la bonté, la justice, la bonne foi et la piété ; mais cette dernière qualité est celle qu'il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par aucun des autres sens. Tout homme peut voir ; mais il est donné à très peu d'hommes de savoir rectifier les erreurs qu'ils commettent par les yeux. On voit aisément ce qu'un homme paraît être, mais non ce qu'il est réellement ; et ce petit nombre d'esprits pénétrants n'ose contredire la multitude, qui d'ailleurs a pour elle l'éclat et la force du gouvernement. Or, quand il s'agit de juger l'intérieur des hommes, et surtout celui des princes, comme on ne peut avoir recours aux tribunaux, il ne faut s'attacher qu'aux résultats ; le point est de se maintenir dans son autorité ; les moyens, quels qu'ils soient, paraîtront toujours honorables, et seront loués de chacun. Car le vulgaire se prend toujours aux apparences, et ne juge que par l'événement. MACHIAVEL
Tous les hommes ont en vue un même but : la gloire et les richesses ; mais, dans tout ce qui a pour objet de parvenir à ce but, ils n'agissent pas tous de la même manière : les uns procèdent avec circonspection, les autres avec impétuosité ; ceux-ci emploient la violence, ceux-là usent d'artifice ; il en est qui sont patients, il en est aussi qui ne le sont pas du tout : ces diverses façons d'agir, quoique très différentes, peuvent également réussir. On voit d'ailleurs que de deux hommes qui suivent la même marche, l'un arrive, l'autre pas ; tandis qu'au contraire deux autres qui marchent très différemment, et, par exemple, l'un avec circonspection et l'autre avec impétuosité, parviennent également à leur terme : or, d'où cela vient-il, si ce n'est que ces deux manières de procéder sont ou ne sont pas conformes aux temps (1). C'est ce qui fait que deux actions différentes produisent un même effet, et que deux actions pareilles ont des résultats opposés. C'est pour cela encore que ce qui est bien ne l'est pas toujours. Ainsi, par exemple, un prince gouverne-t-il avec circonspection et patience : si la nature et les circonstances des temps sont tels que cette manière de gouverner soit bonne, il prospérera ; mais il décherra (2) au contraire, si la nature et les circonstances du temps changeant, il ne change pas lui-même de système.
(1) il che non nasce da altro, se non dalla qualitàde'tempi, che si conformano o non colprocedere loro.
(2) Décherra : futur de déchoir.MACHIAVEL
(...) Les hommes se trompent quand ils décident lequel vaut le mieux du présent ou du passé, attendu qu'ils n'ont pas une connaissance aussi parfaite de l'un que de l'autre ; le jugement que portent des vieillards sur ce qu'ils ont vu dans leur jeunesse, et qu'ils ont bien observé, bien connu, semblerait n'être pas également sujet à erreur. Cette remarque serait juste si les hommes à toutes les époques de leur vie conservaient la même force de jugement et les mêmes appétits, mais ils changent ; et quoique les temps ne changent pas réellement, ils ne peuvent paraître les mêmes à des hommes qui ont d'autres appétits d'autres plaisirs et une autre manière de voir. Nous perdons beaucoup de nos forces physiques en vieillissant ; et nous gagnons en jugement et en prudence ; ce qui nous paraissait supportable ou bon dans notre jeunesse, nous paraît mauvais et insupportable : nous devrions n'accuser de ce changement que notre jugement - nous en accusons les temps. D'ailleurs les désirs de l'homme sont insatiables : il est dans sa nature de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n'est pas a sa portée de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n'est pas à sa portée de tout acquérir. Il en résulte pour lui un mécontentement habituel et le dégoût de ce qu'il possède ; c'est ce qui lui fait blâmer le présent, louer le passé, désirer l'avenir, et tout cela sans aucun motif raisonnable.MACHIAVEL
(...) Je dis que tout Prince doit grandement souhaiter d'être estimé pitoyable et non pas cruel ; néanmoins il doit bien prendre garde de n'appliquer mal cette miséricorde. César Borgia fut estimé cruel : toutefois sa cruauté a réformé toute la Romagne, l'a unie et réduite à la paix et fidélité. Ce que bien considéré, il Se trouvera avoir été beaucoup plus pitoyable que le peuple florentin qui, pour éviter le nom de cruauté, laissa détruire Pistoïa. Le Prince, donc, ne se doit point soucier d'avoir le mauvais renom de cruauté pour tenir tous ses sujets en union et obéissance ; car, faisant bien peu d'exemples, il sera plus pitoyable que ceux qui, par être trop miséricordieux, laissent se poursuivre les désordres, desquels naissent meurtres et rapines ; car ceci nuit ordinairement à la généralité, mais les exécutions qui viennent du Prince ne nuisent qu'à un particulier. (... )
Toutefois il ne doit pas croire ni agir à la légère, ni se donner peur soi-même, mais procéder d'une manière modérée, avec sagesse et humanité de peur que trop de confiance ne le fasse imprudent et trop de défiance ne le rende insupportable.MACHIAVEL
Je sais bien qu'aucuns furent et sont en opinion que les affaires de ce monde soient en cette sorte gouvernées de Dieu et de la fortune, que les hommes avec toute leur sagesse ne les puissent redresser, et n'y aient même aucun remède ; par ainsi ils pourraient estimer bien vain de suer à les maîtriser, au lieu de se laisser gouverner par le sort. Cette opinion a repris crédit en notre temps pour les grandes révolutions qu'on a vues et voit tous les jours, dépassant toute conjecture des hommes. Si bien qu'en y pensant quelquefois moi-même, en partie je me suis laissé tomber en cette opinion. Néanmoins, pour que notre libre arbitre ne soit éteint, j'estime qu'il peut être vrai que la fortune soit maîtresse de la moitié de nos oeuvres, mais qu'étiam elle nous en laisse gouverner à peu près l'autre moitié.
Je la compare à l'une de ces rivières, coutumières de déborder, lesquelles se courrouçant noient à l'entour les plaines, détruisent les arbres et maisons, dérobent d'un côté de la terre pour en donner autre part ; chacun fuit devant elles, tout le monde cède à leur fureur, sans y pouvoir mettre rempart aucun. Et bien qu'elles soient ainsi furieuses en quelque saison, pourtant les hommes, quand le temps est paisible, ne laissent pas d'avoir la liberté d'y pourvoir et par remparts et par levées, de sorte que, si elles croissent une autre fois, ou elles se dégorgeraient par un canal, ou leur fureur n'aurait point si grande licence et ne serait pas si ruineuse. Ainsi en est-il de la fortune, laquelle démontre sa puissance aux endroits où il n'y a point de force dressée pour lui résister, et tourne ses assauts au lieu où elle sait bien qu'il n'y a point remparts ni levées pour lui tenir tête.
Et si vous considérez bien l'Italie, laquelle est le siège de ces révolutions et celle qui leur a donné le branle, vous la verrez être une vraie campagne sans levées ni remparts aucuns ; or si elle était protégée de convenable virtu, comme est l'Allemagne, la France et l'Espagne, ou cette crue n'aurait pas fait si grandes révolutions, ou bien ne serait pas du tout advenue. Et me suffise avoir dit cela quant à ce qui est de faire tête à la fortune en général. Mais pour entrer plus particulièrement en la matière, je dis qu'on voit aujourd'hui un prince être heureux, et demain ruiné, sans l'avoir aperçu changer ou de nature ou de quelque qualité que ce soit : ce que je crois qui procède premièrement des raisons que nous avons ci-dessus amplement déduites, c'est à savoir qu'un prince qui s'appuie totalement sur la fortune tombe quand elle change. Je pense aussi que celui-là soit heureux qui sait bien s'accommoder de son temps, et malheureux celui qui ne procède pas en s'accordant avec lui.
Car on voit les hommes, dans les choses qui les conduisent au but où chacun vise (qui est les honneurs et la richesse), y procéder par divers moyens : l'un avec prudence, l'autre avec fureur ; l'un par violence, l'autre par art ; celui-ci par patience, celui-là par son contraire ; par toutes lesquelles manières on peut parvenir au but. En outre on voit pareillement de deux qui gouverneront avec prudence, l'un parvenir, l'autre ne parvenir point à son dessein ; on voit aussi d'autre côté deux desquels l'un usera de prudence, l'un d'audace, qui prospèreront également encore que leurs manières de faire soient différentes : ce qui ne provient d'autre chose que de la sorte du temps qui se prête ou non à leur façon de faire. De là vient ce que j'ai dit devant, que deux qui procèdent diversement obtiennent un même effet, et que deux autres, procédant pareillement, l'un frappera son but, l'autre non.
Encore de la même cause dépend le caractère changeant du succès ; parce que si un qui se gouverne par circonspection et patience, le temps et les affaires tournent si bien à propos que sa manière soit bonne, il réussira heureusement ; mais si la saison change, il sera détruit parce que lui, il ne change pas sa façon de faire. Et il ne se trouve personne si sage qu'il se sache accommoder à cela, soit parce qu'il ne peut se détourner de là où le naturel le pousse, soit etiam parce qu'ayant toujours prospéré à cheminer par un moyen, il ne se peut mettre en tête que ce soit bien fait de s'en tirer. Ce pourquoi l'homme circonspect, quand il est temps d'user d'audace, il ne le sait faire, dont procède sa ruine ; que si son naturel changeait avec le vent et les affaires, sa fortune ne changerait point.MACHIAVEL
Reste maintenant à voir quelles doivent être les manières et façons du prince envers ses sujets et ses amis. Et comme je sais bien que plusieurs autres ont écrit de la même manière, je crains que, si moi-même j'en écris, je sois estimé présomptueux si je m'éloigne, surtout en traitant cet article, de l'opinion des autres. Mais étant mon intention d'écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m'a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination. Plusieurs se sont imaginé des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. Mais il y a si loin de la sorte qu'on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu'à se conserver ; car qui veut faire entièrement profession d'homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant d'autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au prince qui se veut conserver, qu'il apprenne à pouvoir n'être pas bon, et d'en user ou n'en user pas selon la nécessité.
Laissant donc à part les choses qu'on a imaginées pour un prince, et discourant de celles qui sont vraies, je dis que tous les hommes, quand on en parle, et principalement les princes, pour être ceux-ci en plus haut degré, on leur attribue une de ces qualités qui apportent ou blâme ou louange. C'est-à-dire que quelqu'un sera tenu pour libéral, un autre pour ladre (misero) (usant ici d'un terme toscan, parce que avaro en notre langue est aussi celui qui par rapine désire posséder, et c'est misero que nous appelons celui qui s'abstient trop d'user de son bien), quelqu'un sera estimé donneur, quelqu'un rapace ; quelqu'un cruel, quelqu'autre pitoyable ; l'un trompeur, l'autre homme de parole ; l'un efféminé et lâche, l'autre hardi et courageux ; l'un affable, l'autre orgueilleux ; l'un paillard, l'autre chaste ; l'un rond, l'autre rusé ; l'un opiniâtre, l'autre accommodant ; l'un grave, l'autre léger ; l'un religieux, l'autre incrédule ; et pareillement des autres.
Je sais bien que chacun confessera que ce serait chose très louable qu'un prince se trouvét ayant de toutes les susdites qualités celles qui sont tenues pour bonnes ; mais, comme elles ne se peuvent toutes avoir, ni entièrement observer, à cause que la condition humaine ne le permet pas, il lui est nécessaire d'être assez sage pour qu'il sache éviter l'infamie de ses vices qui lui feraient perdre ses États ; et de ceux qui ne les lui feraient point perdre, qu'il s'en garde, s'il lui est possible ; mais s'il ne lui est pas possible, il peut avec moindre souci les laisser aller. Et etiam qu'il ne se soucie pas d'encourir le blâme de ses vices sans lesquels il ne peut aisément conserver ses États ; car, tout bien considéré, il trouvera quelque chose qui semble être vertu, et en la suivant ce serait sa ruine ; et quelque autre qui semble être vice, mais en la suivant, il obtient aise et sécurité.MACHIAVEL
Je n'ignore pas cette croyance fort répandue : les affaires de ce monde sont gouvernées par la fortune (1) et par Dieu ; les hommes ne peuvent rien y changer, si grande soit leur sagesse ; il n'existe même aucune sorte de remède ; par conséquent il est tout à fait inutile de suer sang et eau à vouloir les corriger, et il vaut mieux s'abandonner au sort. Opinion qui a gagné du poids en notre temps, à cause des grands bouleversements auxquels on assiste chaque jour, et que nul n'aurait jamais pu prévoir. Si bien qu'en y réfléchissant moi-même, il m'arrive parfois de l'accepter. Cependant, comme notre libre arbitre ne peut disparaître, j'en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous abandonne à peu près l'autre moitié. Je la vois pareille à une rivière torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d'un côté, la dépose de l'autre ; chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. Et bien que sa nature soit telle, il n'empêche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts ; en sorte que la nouvelle crue s'évacuera par un canal ou causera des ravages moindres. Il en est de même de la fortune : elle fait la démonstration de sa puissance là où aucune vertu ne s'est préparée à lui résister ; elle tourne ses assauts où elle sait que nul obstacle n'a été construit pour lui tenir tête.
(1) Le sort.MACHIAVEL
COMBIEN PEUT LA FORTUNE DANS LES CHOSES HUMAINES ET COMME ON Y PEUT FAIRE TÊTE.
Je sais bien qu'aucuns furent et sont en opinion que les affaires de ce monde soient en cette sorte gouvernées de Dieu et de la fortune, que les hommes avec toute leur sagesse ne les puissent redresser, et n'y aient même aucun remède ; par ainsi ils pourraient estimer bien vain de suer à les maîtriser, au lieu de se laisser gouverner par le sort. Cette opinion a repris crédit en notre temps pour les grandes révolutions qu'on a vues et voit tous les jours, dépassant toute conjecture des hommes. Si bien qu'en y pensant quelquefois moi-même, en partie je me suis laissé tomber en cette opinion. Néanmoins, pour que notre libre arbitre ne soit éteint, j'estime qu'il peut être vrai que la fortune soit maîtresse de la moitié de nos oeuvres, mais qu'étiam elle nous en laisse gouverner à peu près l'autre moitié.
Je la compare à l'une de ces rivières, coutumières de déborder, lesquelles se courrouçant noient à l'entour les plaines, détruisent les arbres et maisons, dérobent d'un côté de la terre pour en donner autre part ; chacun fuit devant elles, tout le monde cède à leur fureur, sans y pouvoir mettre rempart aucun. Et bien qu'elles soient ainsi furieuses en quelque saison, pourtant les hommes, quand le temps est paisible, ne laissent pas d'avoir la liberté d'y pourvoir et par remparts et par levées, de sorte que, si elles croissent une autre fois, ou elles se dégorgeraient par un canal, ou leur fureur n'aurait point si grande licence et ne serait pas si ruineuse. Ainsi en est-il de la fortune, laquelle démontre sa puissance aux endroits où il n'y a point de force dressée pour lui résister, et tourne ses assauts au lieu où elle sait bien qu'il n'y a point remparts ni levées pour lui tenir tête.
Et si vous considérez bien l'Italie, laquelle est le siège de ces révolutions et celle qui leur a donné le branle, vous la verrez être une vraie campagne sans levées ni remparts aucuns ; or si elle était protégée de convenable virtu, comme est l'Allemagne, la France et l'Espagne, ou cette crue n'aurait pas fait si grandes révolutions, ou bien ne serait pas du tout advenue. Et me suffise avoir dit cela quant à ce qui est de faire tête à la fortune en général. Mais pour entrer plus particulièrement en la matière, je dis qu'on voit aujourd'hui un prince être heureux, et demain ruiné, sans l'avoir aperçu changer ou de nature ou de quelque qualité que ce soit : ce que je crois qui procède premièrement des raisons que nous avons ci-dessus amplement déduites, c'est à savoir qu'un prince qui s'appuie totalement sur la fortune tombe quand elle change. Je pense aussi que celui-là soit heureux qui sait bien s'accommoder de son temps, et malheureux celui qui ne procède pas en s'accordant avec lui.
Car on voit les hommes, dans les choses qui les conduisent au but où chacun vise (qui est les honneurs et la richesse), y procéder par divers moyens : l'un avec prudence, l'autre avec fureur ; l'un par violence, l'autre par art ; celui-ci par patience, celui-là par son contraire ; par toutes lesquelles manières on peut parvenir au but. En outre on voit pareillement de deux qui gouverneront avec prudence, l'un parvenir, l'autre ne parvenir point à son dessein ; on voit aussi d'autre côté deux desquels l'un usera de prudence, l'un d'audace, qui prospèreront également encore que leurs manières de faire soient différentes : ce qui ne provient d'autre chose que de la sorte du temps qui se prête ou non à leur façon de faire. De là vient ce que j'ai dit devant, que deux qui procèdent diversement obtiennent un même effet, et que deux autres, procédant pareillement, l'un frappera son but, l'autre non.
Encore de la même cause dépend le caractère changeant du succès ; parce que si un qui se gouverne par circonspection et patience, le temps et les affaires tournent si bien à propos que sa manière soit bonne, il réussira heureusement ; mais si la saison change, il sera détruit parce que lui, il ne change pas sa façon de faire. Et il ne se trouve personne si sage qu'il se sache accommoder à cela, soit parce qu'il ne peut se détourner de là où le naturel le pousse, soit etiam parce qu'ayant toujours prospéré à cheminer par un moyen, il ne se peut mettre en tête que ce soit bien fait de s'en tirer. Ce pourquoi l'homme circonspect, quand il est temps d'user d'audace, il ne le sait faire, dont procède sa ruine ; que si son naturel changeait avec le vent et les affaires, sa fortune ne changerait point.MACHIAVEL
DES CHOSES PAR LESQUELLES LES HOMMES, PRINCIPALEMENT LES PRINCES, ACQUIÈRENT BLÂME OU LOUANGE.
Reste maintenant à voir quelles doivent être les manières et façons du prince envers ses sujets et ses amis. Et comme je sais bien que plusieurs autres ont écrit de la même manière, je crains que, si moi-même j'en écris, je sois estimé présomptueux si je m'éloigne, surtout en traitant cet article, de l'opinion des autres. Mais étant mon intention d'écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m'a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination. Plusieurs se sont imaginé des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. Mais il y a si loin de la sorte qu'on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu'à se conserver ; car qui veut faire entièrement profession d'homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant d'autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au prince qui se veut conserver, qu'il apprenne à pouvoir n'être pas bon, et d'en user ou n'en user pas selon la nécessité.
Laissant donc à part les choses qu'on a imaginées pour un prince, et discourant de celles qui sont vraies, je dis que tous les hommes, quand on en parle, et principalement les princes, pour être ceux-ci en plus haut degré, on leur attribue une de ces qualités qui apportent ou bléme ou louange. C'est-à-dire que quelqu'un sera tenu pour libéral, un autre pour ladre (misero) (usant ici d'un terme toscan, parce que avaro en notre langue est aussi celui qui par rapine désire posséder, et c'est misero que nous appelons celui qui s'abstient trop d'user de son bien), quelqu'un sera estimé donneur, quelqu'un rapace ; quelqu'un cruel, quelqu'autre pitoyable ; l'un trompeur, l'autre homme de parole ; l'un effeminé et léche, l'autre hardi et courageux ; l'un affable, l'autre orgueilleux ; l'un paillard, l'autre chaste ; l'un rond, l'autre rusé ; l'un opiniâtre, l'autre accommodant ; l'un grave, l'autre léger ; l'un religieux, l'autre incrédule ; et pareillement des autres.
Je sais bien que chacun confessera que ce serait chose très louable qu'un prince se trouvét ayant de toutes les susdites qualités celles qui sont tenues pour bonnes ; mais, comme elles ne se peuvent toutes avoir, ni entièrement observer, à cause que la condition humaine ne le permet pas, il lui est nécessaire d'être assez sage pour qu'il sache éviter l'infamie de ses vices qui lui feraient perdre ses États ; et de ceux qui ne les lui feraient point perdre, qu'il s'en garde, s'il lui est possible ; mais s'il ne lui est pas possible, il peut avec moindre souci les laisser aller. Et etiam qu'il ne se soucie pas d'encourir le blâme de ses vices sans lesquels il ne peut aisément conserver ses États ; car, tout bien considéré, il trouvera quelque chose qui semble être vertu, et en la suivant ce serait sa ruine ; et quelque autre qui semble être vice, mais en la suivant, il obtient aise et sécurité.MACHIAVEL
Reste maintenant à voir quels doivent être les façons et gouvernement d'un prince avec ses sujets et avec ses amis. Et comme je sais que beaucoup ont écrit là-dessus, je crains, en en écrivant moi aussi, d'être tenu pour présomptueux parce que je m'écarte, surtout dans la discussion de cette matière, du chemin suivi par les autres. Mais mon intention étant d'écrire chose utile à qui l'entend, il m'a paru plus pertinent de me conformer à la vérité effective de la chose qu'aux imaginations qu'on s'en fait. Et beaucoup se sont imaginé des républiques et des monarchies qui n'ont jamais été vues ni connues pour vraies. En effet, il y a si loin de la façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire, apprend plutôt à se détruire qu'à se préserver : car un homme qui en toute occasion voudrait faire profession d'homme de bien, il ne peut éviter d'être détruit parmi tant de gens qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user et n'user pas selon la nécessité.
Laissant donc de côté les choses qu'on a imaginées pour un prince, et discourant de celles qui sont vraies, je dis qu'à tous les hommes, quand on parle d'eux, et surtout aux princes, parce qu'ils sont placés plus haut, on attribue quelques-unes de ces qualités qui leur apportent blâme ou louange. C'est-à-dire que tel est tenu pour libéral, tel pour ladre - misero - (usant ici d'un terme toscan : car avaro, en notre langue, est aussi celui qui par rapine désire posséder ; et c'est misero que nous appelons celui qui s'abstient trop d'user de son bien) ; tel est dit généreux, tel rapace ; tel cruel, tel pitoyable ; l'un parjure, l'autre loyal ; l'un efféminé et pusillanime, l'autre fier et courageux ; l'un affable, l'autre orgueilleux ; l'un paillard, l'autre chaste ; l'un franc, l'autre rusé ; l'un dur, l'autre facile ; l'un grave, l'autre léger ; l'un religieux, l'autre incrédule, et ainsi de suite. Et je sais que chacun confessera que ce serait chose tout à fait louable que chez un prince on trouvât, de toutes les qualités susdites, celles qui sont tenues pour bonnes ; mais comme elles ne se peuvent avoir ni observer entièrement, à cause des conditions humaines qui ne le permettent pas, il lui est nécessaire d'être assez sage pour savoir éviter le mauvais renom de ces vices qui lui feraient perdre son État ; et de ceux qui ne lui feraient pas perdre, se garder, si possible ; mais ne le pouvant pas, il peut avec moins de réserve s'y laisser aller. Et même, qu'il n'ait cure d'encourir le mauvais renom de ces vices sans lequels il pourrait difficilement sauvegarder l'État ; car tout bien considéré, on trouvera quelque chose qui paraîtra vertu, et s'y conformer serait sa ruine, et telle autre qui paraîtra vice, et s'il s'y conforme en résulte sa sécurité et son bien-être.MACHIAVEL
Je juge que s'il peut être vrai que la fortune est l'arbitre de la moitié de nos actions, elle nous en laisse cependant gouverner l'autre moitié, ou à peu près. Et je la compare à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu'ils s'irritent, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent de la terre ici, la déposent ailleurs. Tous s'enfuient devant eux, chacun cède à leur assaut, sans pouvoir en rien leur faire obstacle. Bien qu'ils soient ainsi faits, il n'empêche que les hommes, lorsque les temps sont calmes, peuvent prendre certaines dispositions, grâce à des digues et à des remparts, de telle sorte que si les eaux montaient, ou bien elles seraient canalisées, ou bien elles seraient moins furieuses et dangereuses. Il en va ainsi de la fortune: elle démontre sa puissance là où la valeur n'est pas préparée pour lui résister, et tourne ses assauts là où elle sait que n'ont pas été montés des digues et des remparts pour la contenir. Et si vous considérez l'Italie, qui est le siège de ces bouleversements' et la source de leur impulsion, vous remarquerez qu'elle est une contrée sans digue et sans aucun rempart.
MACHIAVEL
Je dis que tout Prince doit grandement souhaiter d'être estimé pitoyable et non pas cruel ; néanmoins il doit bien prendre garde de n'appliquer mal cette miséricorde. César Borgia fut estimé cruel : toutefois sa cruauté a réformé toute la Romagne, la unie et réduite à la paix et fidélité. Ce que bien considéré, il se trouvera avoir été beaucoup plus pitoyable que le peuple florentin qui, pour éviter le nom de cruauté, laissa détruire Pistoïa. Le Prince, donc, ne se doit point soucier d'avoir le mauvais renom de cruauté pour tenir tous ses sujets en union et obéissance ; car, faisant bien peu d'exemples, il sera plus pitoyable que ceux qui, par être trop miséricordieux, laissent se poursuivre les désordres, desquels naissent meurtres et rapines ; car ceci nuit ordinairement à la généralité mais les exécutions qui viennent du Prince ne nuisent qu'à un particulier. [...] Toutefois, il ne doit pas croire ni agir à la légère, ni se donner peur soi-même, mais procéder d'une manière modérée, avec sagesse et humanité, de peur que trop de confiance ne le fasse imprudent et trop de défiance ne le rende insupportable.
MACHIAVEL
Je n'ignore pas cette croyance fort répandue : les affaires de ce monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu ; les hommes ne peuvent rien y changer si grande soit leur sagesse ; il n'existe même aucune sorte de remède ; par conséquent il est tout à fait inutile de suer sang et eau à vouloir les corriger, et il vaut mieux s'abandonner au sort. Opinion qui a gagné du poids en notre temps, à cause des grands bouleversements auxquels on assiste chaque jour, et que nul n'aurait jamais pu prévoir. Si bien qu'en y réfléchissant moi-même, il m'arrive parfois de l'accepter. Cependant, comme notre libre arbitre ne peut disparaître, j'en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous abandonne à peu près l'autre moitié. Je la vois pareille à une rivière torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d'un côté, la dépose de l'autre ; chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. Et bien que sa nature soit telle, il n'empêche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts, en sorte que la nouvelle crue s'évacuera par un canal ou causera des ravages moindres. Il en est de même de la fortune : elle fait la démonstration de sa puissance là où aucune vertu ne s'est préparée à lui résister ; elle tourne ses assauts où elle sait que nul obstacle n'a été construit, pour lui tenir tête.
MACHIAVEL
Il est beaucoup plus sûr de se faire craindre qu'aimer, s'il faut qu'il y ait seulement l'un des deux. [...]Les hommes hésitent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu'à un autre qui se fait redouter; car l'amour se maintient par un lien d'obligations lequel, parce que les hommes sont méchants, là où l'occasion s'offrira de profit particulier, il est rompu; mais la crainte se maintient par une peur de châtiment qui ne te quitte jamais.
MACHIAVEL
En effet, cette créature versatile est accoutumée le plus souvent à opposer ses plus grandes forces où elle voit que la nature en déploie davantage.
Sa puissance naturelle renverse tous les humains, et sa domination n'est jamais sans violence, à moins qu'une virtù supérieure ne lui tienne tête. (...)
La multitude lui donne le nom de Toute-Puissante, parce que quiconque reçoit la vie dans ce monde éprouve tôt ou tard son empire.
Souvent elle tient les bons abattus sous ses pieds tandis qu'elle élève les méchants, et si parfois elle fait une promesse, jamais on ne la lui voit tenir. Elle renverse de fond en comble les États et les royaumes au gré de son caprice, et elle ravit aux justes le bien qu'elle prodigue aux pervers.
Cette déesse inconstante, cette divinité mobile place souvent ceux qui en sont indignes sur un trône où ceux qui le mériteraient n'arrivent jamais.
Elle dispose du temps au gré de sa volonté; elle nous élève, nous renverse sans pitié, sans loi et sans raison.
Elle n'aime pas se prodiguer trop longtemps à ceux qu'elle favorise, ni laisser pour toujours les victimes au plus bas de sa roue.
Personne ne sait de qui elle est fille ni de quelle race elle est née : ce qu'il y a de certain seulement, c'est que Jupiter lui-même redoute son pouvoir.
MACHIAVEL
Chacun comprend combien il est louable pour un prince d'être fidèle à sa parole et d'agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l'emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite. [...]
Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l'on considère, c'est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l'apparence et par l'événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le petit nombre n'est écouté que lorsque le plus grand ne sait quel parti prendre ni sur quoi asseoir son jugement.
MACHIAVEL
Il s'agit maintenant de voir comment un prince doit se conduire envers ses sujets et envers ses amis. Cette matière ayant déjà été traitée par d'autres, je crains bien qu'on ne me taxe de présomption si j'ose la considérer d'une manière différente de la leur ; mais, comme mon objet est d'écrire pour ceux qui jugent sainement, je vais parler d'après ce qui est, et non d'après ce que le vulgaire imagine. On se figure souvent des républiques et d'autres gouvernements qui n'ont jamais existé. Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui tient pour réel et pour vrai ce qui devrait l'être sans doute, mais qui malheureusement ne l'est pas, court à une ruine inévitable. [...] Un prince qui veut se maintenir doit donc apprendre à n'être pas toujours bon, pour être tel que les circonstances et l'intérêt de sa conservation pourront l'exiger.
MACHIAVEL
Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l'ont déterminé à promettre n'existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu'assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre ? […] Ce qui est absolument nécessaire, c'est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l'art de simuler et de dissimuler […]. On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l'ai dit, que tant qu'il le peut il ne s'écarte pas de la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal.
MACHIAVEL
Il faut savoir qu'il y a deux manières de combattre, l'une par les lois, l'autre par la force : la première sorte est propre aux hommes, la seconde propre aux bêtes ; mais comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde. Ce pourquoi est nécessaire au Prince de bien savoir pratiquer la bête et l'homme. Cette règle fut enseignée aux Princes en paroles voilées par les anciens auteurs, qui écrivent comme Achille et plusieurs autres de ces grands seigneurs du temps passé furent donnés à élever au centaure Chiron pour les instruire sous sa discipline. Ce qui ne signifie autre chose, d'avoir ainsi pour gouverner une demi-bête et demi-homme, sinon qu'il faut qu'un Prince sache user de l'une et de l'autre nature, et que l'une sans l'autre n'est pas durable. Puis donc qu'un Prince doit savoir bien user de la bête, il en doit choisir le renard et le lion ; car le lion ne peut se défendre des rets, le renard des loups ; il faut donc être renard pour connaître les rets, et lion pour faire peur aux loups.
MACHIAVEL
Un prince doit s'efforcer de se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de fidélité à ses engagements, et de justice ; il doit avoir toutes ces bonnes qualités mais rester assez maître de soi pour en déployer de contraires, lorsque cela est expédient. Je pose en fait qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut exercer impunément toutes les vertus, parce que l'intérêt de sa conservation l'oblige souvent à violer les lois de l'humanité, de la charité et de la religion. Il doit être d'un caractère facile à se plier aux différentes circonstances dans lesquelles il peut se trouver. En un mot, il lui est aussi utile de persévérer dans le bien, lorsqu'il n'y trouve aucun inconvénient, que de savoir en dévier, lorsque les circonstances l'exigent. Il doit surtout s'étudier à ne rien dire qui ne respire la bonté, la justice, la bonne foi et la piété ; mais cette dernière qualité est celle qu'il lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par aucun des autres sens. Tout homme peut voir ; mais il est donné à très peu d'hommes de savoir rectifier les erreurs qu'ils commettent par les yeux. On voit aisément ce qu'un homme paraît être, mais non ce qu'il est réellement; et ce petit nombre d'esprits pénétrants n'ose contredire la multitude, qui d'ailleurs a pour elle l'éclat et la force du gouvernement. Or, quand il s'agit de juger l'intérieur des hommes, et surtout celui des princes, comme on ne peut avoir recours aux tribunaux, il ne faut s'attacher qu'aux résultats; le point est de se maintenir dans son autorité; les moyens, quels qu'ils soient, paraîtront toujours honorables, et seront loués de chacun. Car le vulgaire se prend toujours aux apparences, et ne juge que par l'événement.
MACHIAVEL
La fortune est femme.
MACHIAVEL
A un prince, il est nécessaire d'avoir l'amitié du peuple. MACHIAVEL
On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent : il faut, comme je l'ai dit, que tant qu'il le peut il ne s'écarte pas de la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal [...].
Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l'on considère, c'est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État: s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde.
MACHIAVEL
Aussi est-il nécessaire au prince qui se veut conserver qu'il apprenne à pouvoir n'être pas bon...
MACHIAVEL
Il n'est pas nécessaire d'avoir en fait toutes les susdites qualités, mais il est bien nécessaire de paraître les avoir. Et même, j'oserai dire ceci : que si on les a et on les observe toujours, elles sont dommageables; et que si on paraît les avoir, elles sont utiles; comme de paraître pitoyable, fidèle, humain, droit, religieux, et de l'être; mais d'avoir l'esprit édifié de telle façon que, s'il faut ne point l'être, tu puisses et saches devenir le contraire. Et il faut comprendre ceci : c'est qu'un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut observer toutes ces choses pour lesquelles les hommes sont tenus pour bons, étant souvent contraint, pour maintenir l'État, d'agir contre la foi, contre la charité, contre l'humanité, contre la religion. Aussi faut-il qu'il ait un esprit disposé à tourner selon que les vents de la fortune et les variations des choses le lui commandent, et comme j'ai dit plus haut, ne pas s'écarter du bien, s'il le peut, mais entrer dans le mal, s'il le faut.
MACHIAVEL
Il n'est pas bien nécessaire qu'un prince les [bonnes qualités] possède toutes, mais il l'est nécessaire qu'il paraisse les avoir. J'ose même dire que s'il les avait effectivement, et s'il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu'il lui est toujours utile d'en avoir l'apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l'est même d'être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu'il soit assez maître de lui pour pouvoir en savoir au besoin montrer les qualités opposées.
On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent : il faut que [...] il ne s'écarte pas à la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal.
Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu'à le voir et à l'entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d'humanité, d'honneur, et principalement de religion [...] : car les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n'osera point s'élever contre l'opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain.
Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l'on considère, c'est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l'apparence et par l'événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ?
Machiavel: La conservation de l'Etat
Machiavel: La vertu du prince
Machiavel: Pouvoir et imagination
MACHIAVEL: «...Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user et n'user pas selon la nécessité.»